En quoi la société en réseau tend-elle à bouleverser la notion de rumeur, ses mécanismes, ses fonctions et ses impacts ?
La rumeur se répand depuis toujours au sein des différentes civilisations, des plus primitives aux avancées. Elle semble avoir acquis une nouvelle place au sein de la société en réseau, notamment avec le développement des TIC et l’amplification de l’interconnexion entre les individus et groupes sociaux. Nous pouvons donc nous demander en quoi les rumeurs ont évolué dans leur processus de génération et de diffusion, dans leur contenu et dans leur rôle au sein de la société en réseau et tenter de déterminer si la rumeur caractérise ou non cette nouvelle société.
Si la « rumeur » est un phénomène relativement ancien, qui se manifestait déjà dans les anciennes civilisations, force est de constater qu’il n’existe pas encore de définition arrêtée et partagée de la « rumeur ». Kapferer la définit comme un phénomène consistant en « l’émergence et circulation dans le corps social d'informations soit non encore confirmées publiquement par les sources officielles soit démenties par celles-ci. »[1]. La rumeur peut ainsi être perçue à la fois comme un processus et comme un contenu. En tant que contenu, la rumeur est une information dont la source est non officielle et souvent indéterminée. La rumeur est également un processus car elle recouvre la notion de diffusion de cette information au sein d’un large public.
La notion de « bruit » est également utilisée pour caractériser la rumeur. A ce titre, le petit Robert définit la rumeur en tant que « bruit, nouvelles qui se répandent dans le public ». La rumeur peut alors être assimilée à un bruit de fond, que l’on entend mais dont on ne sait d’où il émane et dont le contenu n’est pas authentifié.
Dans la pratique, il n’est cependant pas toujours aisé de discerner ce qui est de l’ordre de la rumeur de ce qui ne l’est pas. Un amalgame de sens peut être fait entre rumeurs, désinformations, erreurs d’interprétation, canulars ou encore légendes contemporaines.
La rumeur se distingue de l’information sous deux angles. Contrairement à l’information, la rumeur n’a pas d’auteur et ni de source authentifiée. Ensuite, tandis que dans le cas de l’information, le journaliste s’engage à avoir vérifié l’authenticité de l’information auprès de ses sources et engage sa responsabilité, concernant la rumeur, le recoupement est pratiquement impossible.
Le terme « hoax » est également utilisé lorsque l’on s’intéresse aux rumeurs circulant sur Internet. Le site hoaxkiller.fr, chargé de référencer les hoax, en donne la définition suivante : « information fausse, périmée ou invérifiable propagée spontanément par les internautes ». Le hoax est donc une cyber rumeur ou plus précisément un canular sur Internet (« hoax » signifiant « canular » en anglais).
Enfin, la rumeur peut être assimilée à une forme particulière de légende urbaine (ou légende contemporaine). Toutefois, le cycle de vie de la rumeur est plus court et davantage porté sur les thèmes d’actualité.
Le professeur William Stern, qui est l’un des précurseurs de l’analyse de la rumeur, a tenté d’identifier les caractéristiques de la rumeur en s’appuyant sur diverses expériences. Il estime que la rumeur peut être assimilée à une « nouvelle liée à un témoignage initial, dont la diffusion perd en précision »[2]. Elle serait alors caractérisée par des « omissions », des « additions » et des « transformations » successives (Stern, 1902). D’autres chercheurs mettent l’accent sur le fait que la diffusion de la rumeur serait marquée par un phénomène de condensation (et de sélection de détails), d’expansion (et de comblement de lacunes), d’accentuation et d’ « insensibilité à la précaution verbale »[3].
Les rumeurs n’ont pas de sources officielles. Elles peuvent être produites intentionnellement ou naître involontairement (par exemple, à partir d’une mauvaise interprétation d’une information). Néanmoins, selon de nombreux théoriciens spécialisés dans la discipline (dont Patrick Mullen), la rumeur s’instaurerait toujours dans un contexte social particulier. Plus précisément, elle serait la « réponse collective inconsciente à un dérèglement de l’ordre social »[4]. Les contextes caractérisés par un malaise général (les contextes de crise) favoriseraient l’apparition de rumeurs. A titre d’exemple, depuis quelques années, dans un contexte marqué par plusieurs scandales alimentaires, de nombreuses rumeurs portant sur la présence d’ingrédients cancérigènes ou sur l’empoisonnement de produits de grande consommation se sont propagées.
En outre, l’analyse des rumeurs montre que les rumeurs s’articuleraient toujours autour des mêmes thématiques. La rumeur des araignées cachées dans les yuccas traduirait ainsi la peur des produits exotiques. Certaines rumeurs iraient même jusqu’à reprendre intégralement d’anciennes rumeurs en les réactualisant. C’est par exemple le cas de la rumeur récente des seringues infectées placées dans les sièges de cinéma d’Issy les Moulineaux, qui serait en fait née d’une rumeur diffusée dans les années 30 aux Etats-Unis, au Canada et en Inde[5].
Aujourd’hui, Internet semble constituer un médium idéal pour la diffusion des rumeurs. En effet, un nombre considérable de rumeurs circulent sur la toile. Le terme de « rumeurs électroniques » peut alors être employé pour désigner ce type de rumeurs.
Les rumeurs électroniques se différencient en plusieurs points des rumeurs traditionnelles.
Alors que les rumeurs traditionnelles sont principalement diffusées via le mécanisme du bouche-à-oreille, les rumeurs électroniques se diffusent sous forme écrite, à travers la messagerie électronique ou par le biais de forums ou de newsgroup. Or la forme écrite confère à la rumeur une nouvelle valeur. Elle permet notamment à une rumeur de circuler sans subir les mécanismes d’« omission », « d’addition » et de « transformation ». D’une manière générale, l’écrit est, par ailleurs, plus efficace que le bouche-à-oreille pour persuader le destinataire. De plus, les rumeurs électroniques sont majoritairement rédigées sur un ton formel et accompagnées de noms, qualificatifs, numéros de téléphones et autres indications conférant, de ce fait, un caractère authentique au contenu de la rumeur. Toutefois, les rumeurs électroniques perdent le coté personnel de la rumeur traditionnelle, qui indique souvent la présence d’une connaissance du destinataire en tant que témoin de la nouvelle rapportée (« un ami d’un ami m’a rapporté que »). Or l’implication d’une connaissance a tendance à crédibiliser le discours. Malgré cela, les rumeurs électroniques semblent néanmoins avoir plus d’impacts que les rumeurs traditionnelles, notamment en terme de crédibilité.
De plus, Internet favorise la diffusion massive et rapide des rumeurs car il permet d’envoyer tout type de message, de manière simple, à très grande échelle et rapidement. Ainsi, Kapferer estime que l’on ne se contente plus désormais « d’échanger des rumeurs avec ceux que l’on connaît » mais que l’on on a un « nombre bien plus grand de correspondants »[6]. A titre d’exemple, on estime qu’au bout de six générations de messages diffusés à partir d’un seul et même message relatant une rumeur, la rumeur aura été transmise à un million d’individus[7]. Or nous pouvons penser que plus une rumeur est propagée, plus sa crédibilité est renforcée.
La diffusion des rumeurs se trouve également facilitée par l’absence de relations de face-à-face traditionnelles dans le cadre du réseau virtuel. N’étant pas confronté au feed-back immédiat de son interlocuteur, l’individu peut plus facilement se désengager lorsqu’il transmet un message à caractère rumoral (puisqu’il ne fait que transmettre un message dont il n’est pas l’auteur).
Enfin, en permettant l’anonymat de l’émetteur et le jeu sur son identité, Internet offre un cadre propice à la propagation de certaines rumeurs. En effet, des individus mal veillant peuvent tirer profit de ce jeu sur l’identité dans le but de proliférer des rumeurs à moindres risques (anonymat de la source garanti) et/ou en rendant ces rumeurs plus crédibles (usurpation d’identité pour crédibiliser une rumeur).
Du point de vue du contenu, les rumeurs électroniques ne se différencient pas véritablement des rumeurs traditionnelles. Les thématiques sont les mêmes (empoisonnement de produits de grande consommation, vols d’organes, conspirations... auxquelles sont venues se greffer les alertes de virus informatiques, qui ne sont pas fondamentalement nouvelles puisqu’elles traduisent la peur de la contamination et de la modernité). La structure du message est également relativement semblable. On retrouve les mêmes structures narratives : vocabulaire conférant une apparente authenticité, dramatisation, jeu sur la sensibilité et sur l’ignorance du destinataire... , qui sont toutefois marquées par une incitation particulièrement forte de l’internaute à diffuser le message, notamment dans le cas des rumeurs circulant par email. Seul le médium est différent (écrit, numérisé et diffusé via les réseaux). La rumeur semble donc s’adapter au médium.
Internet ne créé donc pas de nouvelles rumeurs mais ne fait qu’amplifier la diffusion de rumeurs traditionnelles, qui trouvent en la société en réseau un nouveau moyen de propagation.
Les mécanismes d’apparition et de diffusion des rumeurs au sein du réseau des réseaux sont particuliers. Le réseau et les groupes sociaux jouent un rôle prépondérant dans le processus de production des rumeurs. La rumeur n’est pas uniquement une réponse du corps social face à une crise mais peut être perçue comme une « modalité ordinaire d’interaction et de sociabilité »[8]. Elle se voit investie d’une fonction phatique, permettant de maintenir un lien, une cohésion entre les membres d’un groupe. Il s’avère d’ailleurs inconvenant de briser le flux de la rumeur, ce qui risquerait de briser ce lien. En permettant une continuité des flux de communication entre les individus, le réseau constitue alors le support de cette fonction phatique.
La rumeur est un facteur de cohésion de groupe et, de manière corrélée, le groupe peut être à l’origine de la création de nouvelles rumeurs, qui circuleront d’abord au sein du groupe et seront ensuite propagées à d’autres groupes par l’intermédiaire des réseaux, en évoluant dans leur forme et leur contenu d’un groupe à l’autre, en fonction de leurs représentations et de son identité.
De par le tissu relationnel qui s’établit entre les membres au sein d’un groupe (réseau) plus ou moins vaste, les réseaux apparaissent donc comme catalyseurs des rumeurs dans le cadre de la société en réseau.
Par ailleurs, malgré la présence d’un support écrit permettant de diffuser un message sans que celui-ci ne soit modifié, les rumeurs circulant sur Internet subissent bel et bien des transformations. Leur contenu peut être réduit, enrichit et reformulé par les différents maillons de la chaîne (même si les modifications de contenu sont moins importantes). Diverses transformations sont apportées en fonction des représentations sociales du groupe au sein duquel la rumeur est diffusée. De plus, Pascal Froissart assimile le fait de lancer une rumeur sur Internet à celui de lancer une bouteille contenant un message à la mer. L’accès et l’usage de l’information via Internet sont déterminés par divers facteurs (sociologiques, cognitifs...) or, il ne suffit pas qu’une rumeur circule sur le réseau pour que chacun y accède et s’en empare. La rumeur prend son importance et son sens dans une société donnée, à un moment précis. Elle se transmettra alors au sein de communautés. On retrouve bien là l’une des caractéristiques de la société en réseau, qui repose sur l’existence de communautés.
La société en réseau semble, en outre, marquée par une propagation et une instrumentalisation des rumeurs dans les diverses sphères de la société : sociale mais aussi commerciale, financière et politique. Les entreprises ont su tirer partie des rumeurs et des mécanismes de la société en réseaux accentuant la prolifération des rumeurs, pour lutter contre la concurrence (infoguerre, désinformation) mais aussi en l’intégrant à leur stratégie de communication pour se faire connaître ou promouvoir de nouveaux produits (on parle de marketing viral ou buzz : « bruit ambiant qui attire l’attention des internautes » (Kapferer)). Le domaine financier et les mécanismes de la bourse, qui fonctionnent sur l’information rare, le bon tuyau et la spéculation, constituent un terrain propice à la prolifération de rumeurs. Or dans le cadre de la société en réseau, les impacts de ce type de rumeurs s’en trouvent renforcés, tant le champ de diffusion des rumeurs est large et les rumeurs circulant via le réseau paraissent crédibles et tant la tension régnant dans ce domaine est forte. Enfin, les rumeurs se sont largement proliférées dans le domaine politique, où elles permettent aux hommes politiques de créer un véritable buzz autour d’eux (pour se faire connaître) et sont utilisées pour décrédibiliser un adversaire ou pour faire passe une idée tout en réduisant les risques liés à la prise de parole grâce au caractère anonyme et informel de l’information rumorale.
Si ces pratiques existaient auparavant, on constate qu’elles se sont accentuées avec le développement d’Internet et l’étendue de la société en réseau.
Face à la prolifération des rumeurs au sein de la société en réseau, impactant désormais l’ensemble du réseau et les différentes sphères de la société, y a-t-il danger ? La rumeur peut être utilisée comme outil stratégique, toutefois cela suppose de maîtriser la rumeur, ce qui est particulièrement difficile dans une société où les nœuds et les liens se sont démultipliés. Le canal de diffusion ne peut être contrôlé : la diffusion des rumeurs se fait aléatoirement à travers les nœuds du réseau et le message peut évoluer de manière non contrôlable. La rumeur peut en outre se retourner contre celui qui en est à l’origine. La loi semble également impuissante face à la rumeur, notamment à cause des problématiques liées à l’identification des auteurs des rumeurs et la coopération judiciaire difficile des états au niveau mondial.
En outre, le concept de société en réseau est étroitement lié à la notion de Société de l’Information, caractérisée par l’explosion de la communication et de l’information. Etant donné la quantité d’informations disponibles, les individus devraient être mieux informés. Cependant, il n’est pas certain que la qualité de ces informations suive la même progression. Les rumeurs aussi s’accroissent. Il peut alors être malaisé pour les internautes de distinguer ce qui relève de l’information et ce qui est de l’ordre de la rumeur. Les média ou sites officiels peuvent, à priori, contrebalancer cette lacune, en donnant un caractère authentique à l’information. Toutefois, les média ne tiennent pas toujours le rôle qu’ils devraient face à la rumeur, notamment les journalistes sur le web. Poussés par la nécessité de publier rapidement des nouvelles fraîches, des journalistes n’hésiteraient pas court-circuiter certaines étapes d’authentification. De plus, les média semblent être un relais propice à la diffusion de certaines rumeurs en le fait qu’ils n’hésitent plus à les citer dans leurs écrits. Pour faire face aux rumeurs, des sites de catalogages de rumeurs ont été mis en place dès le début d’Internet. Toutefois, l’animation de ces sites par des bénévoles et le manque de moyen d’investigation limite la portée de ces « tueurs de rumeurs ».
La rumeur tient donc une place importante au sein de la société en réseau, par ses mécanismes de diffusion et son rôle au sein des différentes sphères de la société, qui se trouvent renforcés. Toutefois, nous pouvons constater que les rumeurs se propageant au sein de la société en réseau ne sont pas fondamentalement différentes des rumeurs traditionnelles, tant dans leur contenu et leur structure que dans leurs fonctions. Il n’y a donc rien de véritablement nouveau concernant la rumeur dans la société en réseau, hormis son extension spatiale et géographique.
La rumeur ne semble donc pas caractériser la société en réseau en le sens qu’elle constitue un phénomène ancien déjà bien ancré dans notre société et que tout ce qui circule à travers les nouveaux réseaux n’est pas uniquement rumeur. Néanmoins, la rumeur est une composante importante de la société en réseau. Même dans un contexte de modernité technologique et dans lequel les individus ont un accès plus large à la connaissance, les pratiques ancestrales liées aux rumeurs perdurent.
[1] http://iep2.ifrance.com/rumeur/accueil.htm, « L'Internet, la rumeur, la rumeur sur l'Internet », consulté le 16/12/2007
[2] FROISSART Pascal, La rumeur. Histoire et fantasmes, éditions Belin, 2002
[3] FROISSART Pascal, La rumeur. Histoire et fantasmes, éditions Belin, 2002
[4] ALDRIN Philippe, Penser la rumeur Une question discutée des sciences sociales, Point-critique, no50 2003/1
[5] SIRINE Matthieu, Comment la technologie amplifie la rumeur, metro, 23 mais 2002
[6] http://www.journaldunet.com/itws/it_kapferer.shtml, interview de Jean-Noël Kapferer : Les rumeurs et Internet : « L'internet est un outil remarquable pour les rumeurs », consulté le 16/12/2007
[7] DAUPHIN Florian, Rumeurs électroniques : synergie entre technologie et archaïsme, Marges, no 76 2002/2
[8] ALDRIN Philippe, Penser la rumeur Une question discutée des sciences sociales, Point-critique, no50 2003/1



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